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Est-ce bientôt la fin du « roi dollar » ?
ACDEFI - 06 octobre 2017

Régulièrement depuis une trentaine d'années, la rumeur se répand comme une tâche d'huile : l'époque du « roi dollar » est révolue. A chaque fois, c'est la même rengaine : plombés par des déficits abyssaux, affaiblis par les crises économiques successives, les Etats-Unis n'ont plus le choix et vont devoir abandonner le dollar étalon. Pourtant, à chaque fois, tel le Phénix, le billet vert renaît de ses cendres et ne laisse aucune chance à ses soi-disant concurrents potentiels.

Cette chronique d'une mort annoncée qui n'a finalement pas lieu commence avec la guerre du Vietnam. A l'époque, le dollar constitue « l'étalon-or » du Système Monétaire International (SMI) dans la mesure où il est complètement convertible en or. Seulement voilà, la « planche à billets » a été utilisée à plein si bien que la quantité de dollars en circulation à travers le monde dépasse largement la valeur du stock d'or de la Réserve fédérale américaine. La rumeur enfle alors : le dollar va tomber de son piédestal en faveur d'un SMI basé sur l'or et/ou sur les droits de tirages spéciaux du FMI. Coupant l'herbe sous le pied à toutes ces spéculations, l'Oncle Sam va alors se lancer dans un coup de poker calculé, en annonçant la fin de la complète convertibilité du dollar en or. La règle de décision qui s'offre au monde occidental est simple : soit il accepte le dollar comme une réserve de valeur à part entière, préservant ainsi la valeur des réserves de changes des banques centrales (quasiment exclusivement libellées en dollar) et sauvant par là même le SMI, soit il n'accepte pas le « deal », ce qui ruinera les Etats-Unis, mais avec eux l'ensemble des pays détenant des réserves de change en dollars. En pleine guerre froide et étant toujours étroitement liés à la puissance économique, politique et militaire des Etats-Unis, l'Europe et le Japon sont obligés d'opter pour la première option. Ce qui permettra au secrétaire d'Etat au Trésor américain de l'époque, John Connelly, de lancer sa fameuse sentence : « le dollar c'est notre monnaie et votre problème ».

Une quinzaine d'années plus tard, bis repetita. Entre temps, deux chocs pétroliers, une phase de stagflation et l'aggravation des déficits américains ont fait naître les mêmes craintes : les jours de l'étalon dollar sont comptés. Et ce d'autant qu'à la différence de 1971, il existe désormais un concurrent sérieux aux Etats-Unis et au dollar, à savoir le Japon et le yen. Rien ne semble alors pouvoir arrêter la domination galopante des Japonais, si bien que ces derniers, sûrs d'eux et certains que leur pays sera bientôt la première puissance économique mondiale, n'hésitent pas à apprécier fortement leur devise. Ils commettent ici une erreur fondamentale qui les plongera dans une crise de déflation sans précédent et qui n'est d'ailleurs toujours pas complètement terminée. A l'inverse, modernisés par l'ère Reagan, les Etats-Unis connaîtront une phase historiquement longue de croissance soutenue à partir de la fin 1991 et renforceront l'hégémonie du dollar.

Seule ombre au tableau dans le ciel azur du billet vert : la création de l'euro en 1999. Certains, votre serviteur y compris, se mettent alors à rêver : et si la monnaie unique européenne était enfin la devise capable de concurrencer le dollar ? Avec un niveau de 1,18 dollar pour un euro à sa naissance, tous les espoirs sont permis. Les Américains en sont également conscients et se lancent dans un mouvement massif d'appréciation, qui portera le billet vert autour des 0,83 pour un euro et des 135 yens pour un dollar de la fin 2000 au début 2003. La place de ce dernier dans les transactions mondiales et dans les réserves de changes internationales s'en trouve confortée (respectivement 50 % et 70 %, niveaux qui perdurent encore aujourd'hui), permettant aux Etats-Unis de reprendre leur « benign neglect » (douce négligence) en matière de change dès 2003-2004, c'est-à-dire de laisser de nouveau filer le dollar de manière à consolider leur croissance.

La vie des marchés étant un éternel recommencement, la spéculation autour de la fin de l'hégémonie du dollar va reprendre de plus belle lors de la crise de 2008-2009. Les arguments n'ont toujours pas changé : compte tenu de leur dette publique et de leur soi-disant affaiblissement économique, les Etats-Unis vont devoir abandonner leur dollar-roi. Mais, comme d'habitude, il n'en a rien été. Enfin, plus dernièrement, les rumeurs récurrentes de destitution de Donald Trump ont réactivé la menace. Pis, selon certains, la chute inévitable du dollar constituera un tremplin pour le bitcoin qui deviendra alors la « devise » phare des transactions internationales. Mais, une fois encore, il n'en sera rien.

En effet, il n'existe toujours pas de concurrent sérieux au dollar. Et pour cause : le bitcoin ne correspond à aucune création de richesses et ne dispose par là même d'aucune garantie, ni de la fonction fondamentale de la monnaie, en l'occurrence celle de réserve de valeur. Il constitue surtout le vecteur privilégié du blanchiment d'argent sale et connaîtra la même fin que les tulipes lors de la bulle du 17ème siècle. En fait, le seul concurrent potentiel du billet vert s'appelle le yuan, mais les Chinois ne sont pas encore prêts, tant économiquement que financièrement. Ils n'y ont d'ailleurs pour le moment aucun intérêt, car un yuan trop cher pourrait casser leur croissance à l'instar du yen surévalué pour le Japon il y a vingt-cinq ans. En outre, avec 3 090 milliards de dollars de réserves de changes et des bons du Trésor américains en quantité pléthorique, une trop forte baisse du dollar serait une catastrophe pour la valorisation des actifs chinois libellés en dollar.

Autrement dit, en dépit d'une opposition de façade, les Américains et les Chinois feront tout pour que rien ne change. Du moins à court terme. Car, ne nous leurrons pas : la Chine veut devenir la première puissance économique mondiale et elle est consciente que, pour y parvenir, elle devra aussi disposer de la devise internationale de référence. Ainsi, à partir du moment où son économie sera suffisamment puissante pour supporter une devise durablement forte, elle ouvrira ses marchés financiers, laissera le yuan s'apprécier massivement et pourra imposer aux pays producteurs de matières premières et à ses partenaires commerciaux de libeller leurs transactions commerciales en yuan. Cette perspective n'aura certainement pas lieu avant une bonne quinzaine d'années. Néanmoins, si elle devient réalité, les Etats-Unis et le monde tomberont dans une phase de récession dramatique.

En conclusion, personne n'a aujourd'hui intérêt à la fin du rôle central mais aussi stabilisateur du dollar au sein du SMI. Car lorsque cela se produira, la planète connaîtra une crise bien plus grave et durable que celle que nous avons connue en 2008-2009. Alors, de grâce, chaque crise en son temps, si possible avec un intervalle d'au moins quinze ans, histoire de souffler un peu…

Marc Touati


Les analyses hebdomadaires
L'année 2017 n'est pas encore terminée qu'il nous faut déjà penser à 2018. En effet, pour beaucoup de banques, d'entreprises et d'investisseurs au sens large, 2017 est presque du passé et tous les espoirs, mais aussi toutes les inquiétudes sont portés sur 2018. Certes, comme nous l'annoncions il y a un an et encore au début de cette année, 2017 a été une année « correcte ». Et pour cause : la Chine ne s'est pas effondrée, comme beaucoup le prévoyaient, les pays émergents ont retrouvé des couleurs, notamment en Amérique Latine, les Etats-Unis et la zone euro ont bien résisté. A tel point que la croissance mondiale a gagné quelques dixièmes de point. En effet, selon nos estimations, après avoir légèrement reculé à 3,2 % en 2016, cette dernière devrait atteindre 3,4 % cette année. Elle sera donc appréciable, mais encore inférieure à sa moyenne de long terme (en l’occurrence 3,5 %). Pour y parvenir, elle sera notamment aidée par les performances honorables mais toujours non-euphoriques des Etats-Unis et de la zone euro, à savoir 2,1 %, contre respectivement 1,5 % et 1,8 % en 2016. Quant à 2018, selon nos prévisions, la croissance mondiale atteindra 3,1 %, un plus bas depuis 2009. Des prévisions qui, soulignons-le encore, restent optimistes, dans la mesure où elles supposent que de nouveaux risques ne viendront pas les contrecarrer. Parmi ceux-ci, citons notamment un conflit avec la Corée du Nord, un krach boursier et obligataire mondial, une forte instabilité politique européenne, qui pourrait notamment être provoquée par une issue défavorable des élections législatives italiennes, mais aussi par un capharnaüm sociétal en Catalogne et par là même dans l’Espagne entière, sans oublier les risques de dérapages sociaux toujours présents dans l’Hexagone. Dans le même temps, une crise de la dette privée en Chine, de nouveaux dérapages liés au Brexit et bien sûr et malheureusement, des risques d'attentats et de crises géopolitiques demeurent des dangers majeurs qui pourraient affaiblir la croissance mondiale. En conclusion, n'en déplaise aux marchés boursiers qui continuent de se voiler la face, 2018 sera forcément bien plus difficile que 2017.
A suivre du 23 au 27 octobre :
- Lundi 23, 16h (heure de Paris) : légère baisse de la confiance des ménages dans la zone euro.
- Mardi 24, 1h30 (heure de Paris) : baisse sensible de l’indice Nikkei Markit des directeurs d’achat au Japon.
- Mardi 24, 8h45 : les indices INSEE du climat des affaires dans l’industrie et dans l’ensemble des secteurs régressent dans l’Hexagone.
- Mardi 24, de 9h à 10h : repli des indices Markit des directeurs d’achat en France, en Allemagne et dans la zone euro, tant dans l’industrie que dans les services.
- Mardi 24, 15h45 : légère baisse des indices Markit dans l’industrie manufacturière et dans les services aux Etats-Unis.
- Mardi 24, 18h : le chômage français augmente encore mais plus modérément.
- Mercredi 25, 10h : l’indice IFO du climat des affaires recule de nouveau légèrement outre-Rhin.
- Mercredi 25, 10h30 : la croissance britannique reste molle au troisième trimestre.
- Mercredi 25, 14h30 : recul correctif des commandes de biens durables en septembre.
- Jeudi 26, 8h : léger repli de l’indice GfK de confiance des consommateurs en Allemagne.
- Jeudi 26, 10h : le glissement annuel des prêts privés régresse légèrement dans la zone euro.
- Jeudi 26, 13h45 : la BCE maintient son taux refi à 0 % et prépare les esprits à la réduction du « quantitative easing ».
- Vendredi 27, 1h30 : l’inflation repart à la baisse au Japon.
- Vendredi 27, 8h45 : l’indice INSEE de confiance des ménages en France perd encore deux points.
- Vendredi 27, 14h30 : la croissance américaine ralentit vers les 2,5 % en rythme annualisé au troisième trimestre.
- Vendredi 27, 16h : révision baissière de l’indice Reuters/Université du Michigan de confiance des consommateurs.