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Twin deficits : la France et les Etats-Unis main dans la main.
ACDEFI - 11 août 2017

S'il y a un point sur lequel les Etats-Unis et la France se rejoignent, c'est bien celui-là ! En effet, bien avant la poignée de main chaleureuse entre MM. Trump et Macron, les deux pays se sont économiquement réunis il y a déjà plus de trente ans par le cumul structurel de ce que l'on appelle les « twin deficits », c'est-à-dire les déficits jumeaux : balance commerciale et budgétaire. Il s'agit d'ailleurs presque d'un mode de vie, qui finira forcément par coûter très cher.

Certes, dans ce double tunnel déficitaire, il y a eu des phases de pause ou de rémission. Ainsi, aux Etats-Unis les comptes publics ont su tirer profit de la croissance forte des années 1993-2001 pour redevenir excédentaires. Et ce, pendant trois ans, en l'occurrence de 1998 à 2000. L'Etat américain commençait même à rembourser une partie de sa dette par anticipation. Quant au déficit de la balance commerciale, à l'exception des années de récession 1981 et 1991 (qui ont mécaniquement réduit le volume des importations), l'Oncle Sam n'a cessé d'accumuler les déficits, le dernier excédent annuel remontant à 1976. Et, avec 43,6 milliards de dollars en juin 2017, après 46,4 milliards en mai, le déficit commercial mensuel américain reste sur des sommets.

Du côté français, la donne apparaît encore plus dramatique. Ainsi, le dernier excédent des comptes publics hexagonaux remonte à 1974. Depuis, avec ou sans croissance, la France a été incapable d'assainir ses finances publiques. Et si l'Administration Clinton a réussi à profiter des années de croissance forte (1998-2000) pour obtenir un excédent, le gouvernement Jospin a préféré parler de « cagnotte », utilisant la dernière période de croissance soutenue pour augmenter les dépenses publiques et creuser le déficit public structurel. Bien loin de cette irresponsabilité, les entreprises exportatrices françaises ont tout de même réussi à transformer le déficit extérieur chronique de la France en excédent de 1994 à 1999. Il faut dire qu'à l'époque, la faiblesse de la demande nationale (du moins jusqu'en 1998) et la sagesse des prix pétroliers limitaient les importations françaises, tandis que nos exportations profitaient des efforts liés à la politique de désinflation compétitive.

Malheureusement, cette accalmie n'a été que de courte durée. Ainsi, à partir de 2000, les déficits commerciaux sont revenus en force, pour atteindre un sommet historique de 75 milliards d'euros en 2011. Certes, depuis ce triste record, le déficit français a nettement reculé, notamment sous l'effet de la baisse des cours du pétrole et des matières premières et de la dépréciation de l'euro. Il est ainsi tombé à 44,8 milliards d'euros sur l'ensemble de l'année 2015. Cependant, depuis lors, il ne cesse de progresser. En juin 2017, le déficit cumulé sur douze mois a même atteint 60,6 milliards d'euros, un plus haut depuis octobre 2014.

Le plus incroyable réside dans le fait que l'annonce régulière de ces « twin deficits » passe presque inaperçue, que ce soit en France ou aux Etats-Unis. Encore mieux, ou plutôt encore pire, le gouvernement français soutient que ses prévisions d'une croissance de 1,5 % en 2017-2018 sont notamment justifiées par une forte augmentation de nos exportations. Soyons sérieux : si déjà avec une croissance mondiale de 3,5 % en moyenne de 2010 à 2016, le déficit extérieur français est resté élevé, comment pourrait-il se réduire significativement en 2017-2018 avec le ralentissement de l'économie mondiale ? Et ce, d'autant que notre premier partenaire commercial, la zone euro restera condamnée à la croissance molle…

De même, comment peut-on faire croire aux Français que le déficit public sera réduit à 3 % du PIB l'an prochain et 2,7 % en 2019, avec un poids des dépenses publiques stabilisées à environ 56 % du PIB (l'un des niveaux les plus élevés du monde) et une stabilisation des impôts sur des sommets historiques, qui ne fera finalement qu'aggraver la faiblesse économique, limitant l'assiette fiscale, donc les recettes publiques à venir ?

Et ce n'est pas parce que Barack Obama et Donald Trump ont essayé de faire croire la même chose aux Américains qu'il faut l'imiter. Et pour cause : le précédent Président américain n'a cessé d'augmenter les dépenses publiques depuis sa première élection, avec les résultats mitigés que l'on connaît. Et la tendance ne sera pas inversée avec le nouveau locataire de la Maison Blanche. Alors il faut se rendre à l'évidence : le plafond de la dette publique américaine sera encore dépassé et le Congrès ne manquera pas de bloquer la situation. La note de l'Oncle Sam pourrait même être dégradée, suscitant une nouvelle crise mondiale de la dette publique. Face à un tel clash, une nouvelle récession et une grave tempête financière s'imposeront outre-Atlantique, mais aussi dans la zone euro et en France, qui ne manqueront évidemment pas d'être également dégradées et de subir par là même une désaffection des investisseurs.

Et, malheureusement, ni les Etats-Unis, ni la zone euro, et encore moins la France ne disposeront de marges de manœuvre suffisantes pour inverser la tendance comme ils ont pu le faire en 2009. Parallèlement, affectés par des « twin deficits » qu'ils auront de plus en plus de mal à combler, les Etats-Unis perdront leur place de première puissance économique mondiale d'ici une dizaine d'années au profit de la Chine. Quant à la zone euro, elle aura depuis bien longtemps explosé, laissant ses anciens pays membres dans le chaos, et notamment la France qui, à force d'avoir accumulé les « twin deficits » sans réagir, sera devenu un Disneyland géant, dont les Chinois et les Qatari raffoleront.

Faut-il vraiment en arriver là pour enfin comprendre la gravité de la situation et notamment admettre que nos déficits jumeaux sont devenus intenables et extrêmement dangereux ? Certainement pas. Aussi, même si cela ne fait pas plaisir à tout le monde et même si nous prenons des risques en nous obstinant à dire la vérité, nous continuerons d'enfoncer le clou. Tel devrait normalement être le cas de tous les économistes, observateurs économiques et dirigeants politiques. Malheureusement, par manque de courage et/ou pour des raisons alimentaires ou encore par simple dogmatisme, le mutisme, le politiquement correct et la pensée unique continuent de faire des ravages. Espérons que cela finira vraiment par changer, sinon tant la France que les Etats-Unis s'écrouleront avec leurs « twin deficits »…

Marc Touati


Les analyses hebdomadaires
Les derniers résultats publiés par la plupart des banques européennes et occidentales au sens large sont particulièrement bons. Pourtant, la récente faillite de Banco Popular en Espagne et son rachat par Santander pour 1 euro symbolique, mais aussi les difficultés aggravées de certaines banques italiennes, sans oublier les 200 milliards d’euros de créances douteuses qui affecteraient encore l’ensemble du système bancaire transalpin nous rappellent que le panorama bancaire européen est loin d’être parfait. En effet, à cause de conditions réglementaires de plus en plus contraignantes, mais aussi de taux d’intérêt obligataires beaucoup trop bas, les banques européennes demeurent fragiles. Pire, avec la concurrence des financements alternatifs, elles sont menacées jusqu’à leur existence même. A tel point que certains, et notamment au sein de la Commission européenne, n’hésitent plus à mettre en garde contre de multiples faillites bancaires au cours des trimestres à venir dans l’ensemble de l’Union. Certes, nous sommes encore loin du marasme qui a suivi la crise des subprimes de 2007 et qui a atteint son paroxysme avec la faillite de Lehman Brothers en 2008. Cependant, ce retour en force des vieux démons de la crise bancaire rappelle que le système bancaire et financier eurolandais reste menacé, notamment par une nouvelle phase d’aggravation des créances douteuses qui pourrait voir le jour dans les prochains trimestres. Après avoir dû constituer des provisions pour créances douteuses du secteur privé, les banques italiennes, françaises, européennes, et mondiales pourraient bien devoir rééditer l’opération, mais, cette fois-ci, pour des créances accordées au secteur public, qu’il s’agisse des obligations d’Etat ou des crédits accordés aux collectivités locales. Or, un tel scénario n’est pour l’instant pas vraiment intégré dans les « stress tests » de la BCE. Sans parler des risques sur les pays émergents et sur la situation géopolitique mondiale. Voilà pourquoi, et même si les banques européennes ont réduit leurs activités dangereuses (et notamment le « property trading », c’est-à-dire la spéculation avec leurs fonds propres) et bénéficient encore d’une politique monétaire extrêmement accommodante, elles restent toujours menacées par une croissance économique trop faible, une dette publique trop élevée et un risque de remontée massive des taux d’intérêt des obligations d’Etat. En conclusion, même si, pour l’instant, la situation apparaît sous contrôle, la probabilité d’une nouvelle crise bancaire demeure élevée. Ce qui signifie qu’après cinq belles années en termes de profits et de valorisation boursière, les banques européennes pourraient connaître quelques trimestres difficiles. En attendant des jours meilleurs… en 2019.